A- Le merlu à la farine, le hoki à la cantine et les pêcheurs à la ruine

1- Une crise Globale. La pêche est en crise, c’est une réalité indéniable, mais il s’agit d’une crise globale, une réalité complexe, qui ne peut se réduire à la crise de la ressource et à l’épuisement des stocks. La crise touche l’environnement littoral profondément dégradé, bouleversé par les modifications climatiques, la gouvernance des pêches, les conceptions scientifiques de la gestion, la commercialisation, le renouvellement des marins pêcheurs, leur place sur le littoral, etc. Il faut donc apporter des réponses globales, complexes et toujours adaptées aux réalités sociales, culturelles, géographiques et environnementales des communautés concernées.

2- Les QIT sont présentés par de nombreux scientifiques, plusieurs ONG et la Commission Européenne comme l’outil le plus adapté et le moins coûteux pour ajuster la capacité de pêche aux objectifs de rendement maximal durable et lutter contre la surpêche. Les exemples multiples et anciens montrent que ces QIT mènent à la catastrophe sociale sans donner de garantie pour la restauration des ressources. D’autres modèles de gestion fondés sur le contrôle de l’effort de pêche et diverses mesures techniques se montrent plus efficaces sans avoir les mêmes effets sociaux négatifs. Cette approche est bien plus pertinente dans le cas le plus fréquent de pêcheries multispécifiques. La distinction opérée entre pêche artisanale et industrielle pour la mise en oeuvre des QIT ne protège en rien le secteur artisan des effets pervers du système.

3- Réserves marines. De nombreuses ONG environnementalistes font la promotion des réserves marines comme outil majeur pour la protection de la biodiversité et la restauration des ressources. Certaines proposent de mettre en réserves interdites à la pêche 40% des océans, considérant qu’il s ‘agit là du seuil minimum qui permet une restauration des capacités des océans. Si une telle proposition est favorable à la biodiversité, elle condamne à la disparition une bonne moitié des pêcheurs dans le monde. Pour les pays du Sud où la pêche fait vivre des millions de personnes, cela veut dire pour ces dernières, la misère et la faim, en l’absence de solution alternative. Cela signifie aussi pour les espaces restant la poursuite et l’aggravation de la surexploitation. Tout cela est déjà constaté dans de nombreuses réserves des pays du Sud. Les réserves, quand elles sont justifiées, doivent être intégrées dans des projets de gestion territoriale, auxquels sont étroitement associés les pêcheurs. Le parc marin d’Iroise et les aires protégées de Méditerranée constituent des exemples soutenus par les pêcheurs, qu’il est possible de reproduire.

4- La casse des bateaux. De nombreuses ONG environnementalistes, la commission Européenne et de nombreux députés européens n’ont de cesse de réclamer une diminution, de 1/3 à 2/3 suivant les cas, du nombre de bateaux et de pêcheurs, alors que la puissance des navires a déjà diminué de 30% de 1995 à 2007 pour les bateaux de 12 à 24 m. Il est vrai que cette diminution de puissance n’a pas entraîné la même baisse de l’effort de pêche du fait de l’augmentation de l’efficacité des engins. Poursuivre dans cette voie est suicidaire. S’il existe des secteurs où la casse des navires se justifie, elle ne peut être généralisée sous peine de mettre en péril l’existence de ports, de communautés et de la filière elle-même dans de nombreuses régions. S’il est encore possible de restaurer difficilement un stock, il est impossible de recréer une communauté de pêcheurs. Il est possible de maîtriser l’effort de pêche par d’autres mesures que les pêcheurs eux-mêmes proposent comme les repos biologiques, des licences, des limitations de taille des bateaux, etc. La politique de casse généralisée est destructrice de l’avenir, de l’espoir d’un renouveau, elle empêche l’installation des jeunes.

5- Repenser la commercialisation. On ne peut régler le problème de la gestion des ressources indépendamment d’autres éléments comme les problèmes de commercialisation. Dans un marché mondialisé, la fixation des prix n’a que peu de rapports avec les prix de revient ou le niveau de l’offre locale, les mécanismes de protection élaborés dans les années 70 ne sont plus adaptés. Il ne sert à rien pour les pêcheurs de travailler à la restauration des stocks si l’état des marchés ne permet pas de vendre les produits pêchés. C’est ainsi que des coquilles st Jacques, des langoustines sont réduites en farine du fait de la concurrence étrangère. Il en a été récemment de même pour le merlu dont les ressources se reconstituent. Dans un tel contexte, les appels d’ONG au refus d’acheter des produits de qualité, dont la ressource est en relative bonne santé, sont totalement contreproductifs. Il est indispensable de repenser les modèles de commercialisation et de recréer des liens entre les pêcheurs et les consommateurs des territoires.

6- La consommation des produits de la mer a connu une forte progression du fait de modes, de crises alimentaires, de préoccupations de santé. Dans un monde qui dispose d’environ 15 kg de poisson par habitant et par an, la croissance rapide de la demande dans les pays riches comme la France soulève de nombreux problèmes et favorise la pression sur la ressource. Il est donc indispensable d’appeler à une consommation responsable et modérée en fonction des disponibilités réelles. Les consommateurs, les distributeurs, les restaurateurs doivent veiller à valoriser les productions locales pêchées de manière responsable. L’arme du boycott est délicate à manier du fait qu’elle défavorise aussi des pêcheurs dont les pratiques sont responsables.

7- Solidarité avec les pêcheurs du Sud. Pêcheurs, consommateurs, tous les acteurs de la filière doivent intégrer dans leurs préoccupations la situation souvent dramatique des pêcheurs du Sud. Il faut apprendre à considérer les problèmes de la pêche avec le regard des gens du Sud. L’exportation à outrance des poissons de qualité, comme de petits pélagiques, peut avoir des conséquences négatives sur leurs ressources, leurs disponibilités alimentaires. Elle pèse aussi sur les prix des poissons débarqués par les pêcheurs en Europe. La pression des ONG, des distributeurs, des consommateurs en faveur des certifications peut créer des obstacles injustes et injustifiés pour l’accès à nos marchés. Nous devons veiller à ne pas imposer nos points de vue de pays riches dans des contextes sociaux et économiques marqués par la misère. La solidarité entre pêcheurs est à construire dans le respect mutuel.

8- Aquaculture. La Commission Européenne veut promouvoir l’aquaculture pour remplacer une pêche en déclin et satisfaire une demande croissante. Cette aquaculture tournée vers des espèces carnivores nécessite l’utilisation massive de farine de poisson. Elle a par ailleurs des effets négatifs sur l’environnement littoral. Il faut donc manifester une grande prudence face à ce type de développement, et maintenir avec force l’intérêt de la pêche pour satisfaire les besoins en protéines.

9- Pêche artisanale. La Commission Européenne commence-t-elle enfin à prendre en compte la spécificité et l’intérêt de la pêche artisanale ? Sa réaction aux propositions émises par les représentants et les défenseurs de la pêche artisanale réunis à Bangkok en octobre 2008 est cependant inquiétante, car elle considère qu’en Europe, il n’y a pas de spécificités des problèmes de la pêche artisanale. Les timides avancées concernent une reconnaissance de l’intérêt social de la pêche artisanale. C’est une vision étroite de la pêche artisanale, et elle ne prend pas en compte la capacité de ce secteur à occuper la quasi-totalité de la Zone de pêche exclusive de l’Union Européenne. La pêche hauturière peut et doit aussi s’exercer dans le cadre d’entreprises artisanales.

10- Gouvernance. L’échec de la PCP est aussi un échec de la gouvernance. Un travail de décentralisation est engagé dans le cadre des CCR. Cette évolution est positive, mais il reste un long chemin à parcourir pour parvenir à un mode de gouvernance associant réellement les pêcheurs à la cogestion des ressources sur une base territoriale. Les exemples de gestion réussis montrent qu’il s’agit d’unités de gestion territoriales où les pêcheurs détiennent un réel pouvoir et agissent en concertation étroite avec des scientifiques, parfois en lien avec des associations environnementalistes. Au lieu de confier la régulation et la gestion à des mécanismes de marchés comme les QIT, l’objectif de la réforme de la PCP doit donc être de conforter ces approches territoriales, en soutenant les pêcheurs dans l’initiation et le développement de ces démarches. La responsabilisation ne doit pas s’inscrire dans des logiques marchandes destructrices des démarches collectives.

Collectif Pêche et développement, Lorient, le 16 mai 2009

AA-
La prochaine édition du Festival "Pêcheurs du monde" se déroulera au printemps 2010.

L'organisation du Festival est désormais portée par l'association "Festival des Pêcheurs du monde" qui vient de se créer.

Pour plus de renseignements : Festival Pêcheurs du monde

AAA- L'encre de mer
Un journal sur la pêche artisanale - une initiative de la prud'homie raphaëloise

L’encre de mer suit pas à pas le regard aiguisé des marins pêcheurs sur leurs territoires en mer et à terre, sur leurs métiers, leurs organisations communautaires. Voyage insolite au travers des régions maritimes. Peintures et photos, écritures poétiques, transcriptions directes… diverses expressions au service d’une culture et d’un art de vivre.

Alors que l’avenir des pêcheurs artisans se décide loin des ports d’attache - à Paris et Bruxelles - sous la pression des lobbies industriels de la pêche, de l’aquaculture, des loisirs et de l’environnement, l’encre de mer, à sa mesure, communique aux lecteurs les valeurs et savoir-faire d’un métier en lien avec les forces de la nature, les expériences insolites et méconnues de gestion des ressources et des territoires maritimes, cette vision particulière d’un peuple à la fois enraciné et pourtant doté d’une stupéfiante adaptabilité. Saurons-nous, terriens, apprécier cette modernité maritime ?

Au sommaire du numéro 20-21 :
Pêche à la langouste au thys à Sanary
Du forum international à Beyrouth à la petite pêche du sud-Liban
L'observation du littoral par les pêcheurs artisans
Le poisson flûte, un nouvel arrivant de la Mer Rouge
Journée mondiale des pêcheurs à l'IPFM de la SEyne sur mer
Des espèces marines en symbiose
Une pêche "archéologique"

Vous nous aiderez à faire connaître cette culture, et à assurer son avenir, en vous abonnant à L’encre de mer et en le diffusant autour de vous.

Abonnement pour 1 an (6 numéros) :
envoyez un chèque de 10 € (6€ + 4€ de frais d’expédition) à l’ordre de : Collectif Pêche & Développement - Antenne Méditerranée.
269, Montée Soeurs Vincent - 83110 Sanary
L'encre de mer

encredemer@yahoo.fr

AAA1- Pour une pêche artisanale durable
Les enjeux d'aujourd'hui
Quel soutien des Ongs ?

Vendredi 15 mai à partir de 14h
à l'Auberge de jeunesse de Lorient

Au programme :

Historique du mouvement
pour la défense de la pêche artisanale au Nord comme au Sud,
- des organisations et des partenariats, présentation Alain Le Sann, P&D
- de 1984 à 2009, de Rome à Bangkok.
Intervention sur Bangkok 2008 de René-Pierre Chever, P&D et CLPM du Guilvinec

Les enjeux d'aujourd'hui :
- la position de l'Union européenne, Présentation du livre vert pour la réforme de la PCP par Jean-Michel Le Ry, P&D
- les organisations environnementalistes et la pêche artisanale, Intervention de Charles Braine, WWF France
- les Ongs de développement et le soutien à la pêche artisanale,
- quelle communication vers les acteurs de la filière ? Intervention d’Elisabeth Vallet, Alliance Produits de la mer
- quel discours par rapport aux consommateurs ?

Quelles propositions ?
- Le Grenelle de la mer,
- le renouvellement de la PCP et les élections européennes,
- comment faire émerger un soutien à la pêche artisanale ?

Proposition, discussion et vote du texte d’une déclaration qui sera adressée au Grenelle de la mer et aux candidats aux élections européennes

AAAA-Actualités hebdomadaires
Voici des actualités, tirées d'articles de journaux, de livres, d'expériences ou transmises par le réseau d'ICSF et traduites de l'anglais qui paraîtront chaque semaine, (vos commentaires sont les bienvenus):

Semaine du 22 au 26 juin 2009 :

France : Armor Glaz, 10 millions d'euros pour 247 bateaux

France : Les fileyeurs dunkerquois créent le pavillon européen des pêcheurs

La France soutient l'aquaculture au Mozambique

UE : Pas de pêche à l'anchois dans le Golfe de Gascogne avant 2010

Sénégal : Une mission de Slow Food explore le site de Bargny

La Gambie n'attribuera des licences qu'à des personnes compétentes

Les dimensions sociales et humaines du développement durable des pêches doit être reconnu

22-26 juin

Il n'y aura pas d'actualités du 29 juin au 17 juillet

France : Armor Glaz, 10 millions d'euros pour 247 bateaux

Mots clés : Politique nationale, Politique européenne

Bonne nouvelle pour la coopérative Ar Mor Glaz, qui gère les contrats bleus qu'elle a instaurés pour les entreprises de pêche il y a un an. En 2009, elle bénéficiera d'environ 10 millions d'euros de subventions de l'Etat (plan Barnier) et de l'Europe (Fonds européen pour la pêche) pour rémunérer ses 247 adhérents. Tous sont des chalutiers engagés à pratiquer une pêche durable. La garantie principale de la survie des contrats bleus réside dans la capacité "d'Amor Glaz et de ses adhérents à prouver que les engagements pris sont tenus".

Source : Corinne Argentini Ouest-France, 22 juin 2009
http://www.ouest-france.fr/actu/actu_B_-Armor-Glaz-10-millions-d-euros-pour-247-bateaux_8619-978994_actu.Htm

France : Les fileyeurs dunkerquois créent le pavillon européen des pêcheurs

Mots clés : Organisation professionnelle

Manifestant à l'entrée de la réunion du Grenelle de la mer à Boulogne sur mer le 18 juin, environ 60 marins dunkerquois ont présenté le pavillon des pêcheurs européens qu'ils viennent de créer. "C'est notre signe de reconnaissance qui nous associe dans le combat que nous menons dans les 27 pays de l'Union européenne. C'est une première pierre dans la création, dans un proche avenir, d'une European Fisherman Federation".

Source : Le Marin, 19 juin 2009

La France soutient l'aquaculture au Mozambique

Mots clés : Aquaculture, Coopération Nord/Sud

La Banque du Mozambique vient de signer un accord financier avec l'Agence française de développement (AFD) selon lequel le gouvernement français va verser 1,5 millions d'euros pour soutenir l'élevage de crevettes. Le projet implique les différents acteurs de la filière tel que l'institut national de développement de l'aquaculture (INAQUA), l'institut national de contrôle des produits de la pêche (INIP), ainsi que le secteur privé à travers l'association des producteurs de crevettes du Mozambique.

Source : Agencia de Informacao do Mocambique Traduit de Samudra Alert News, 23 juin 2009
http://allafrica.com/stories/200906180763.html

UE : Pas de pêche à l'anchois dans le Golfe de Gascogne avant 2010

Mots clés : Anchois, Politique européenne

Le commissaire européen à la Pêche a demandé mardi la prorogation jusqu'au printemps 2010 au moins de l'interdiction de la pêche à l'anchois dans le golfe de Gascogne. La pêche à l'anchois est interdite sans discontinuer depuis 2005, à l'exception d'une période expérimentale de deux mois qui n'a pas été reconduite. Les analyses effectuées montrent que l'anchois est toujours menacé et la pêche doit rester interdite tant que le seuil de 24 000 tonnes pour la biomasse d'anchois n'est pas atteint. Le quota de pêche à l'anchois est généralement attribué à 90% aux pêcheurs espagnols, le reste allant à leurs collègues français.

Source : Jeremy Smith, version française Pascal Liétout, Reuters, 23 juin 2009
http://www.euroinvestor.fr/news/story.aspx?id=10505843

Sénégal : Une mission de Slow Food explore le site de Bargny

Mots clés : Commerce, Farine, Transformation

Les transformatrices de poissons du débarquement de Bargny vont avoir une unité de transformation de farine de poissons. Une mission de la Fondation Slow Food a effectué, début mai, une visite d'échange pour la réalisation de ce projet de développement. Près d'une centaine de femmes avait pris part à cette rencontre. Le projet permettra aux femmes, en plus des poissons séchés, d'avoir des valeurs ajoutées en vendant la farine. En plus, l'huile tirée des poissons peut être utilisée pour la cuisson.

Source : A. Guèye, Agri Infos, mai 2009

La Gambie n'attribuera des licences qu'à des personnes compétentes

Mots clés : Gestion des pêches, Pêche INN, Politique nationale

Le Président gambien a renouvelé son appel aux Gambiens pour la préservation des ressources nationales, faisant particulièrement référence aux eaux territoriales exploitées par des étrangers. C'est aux Gambiens de décider s'ils veulent investir ce secteur et manger du poisson ou rester chez eux. Mais ce secteur ne sera pas exploité par des étrangers qui ont pillé la ressource par une pêche illégale.

Source : Amadou Jallow, The Daily Observer Traduit de Samudra Alert News, 23 juin 2009
http://allafrica.com/stories/200906190465.html

Les dimensions sociales et humaines du développement durable des pêches doit être reconnu

Mots clés : Droits, Politique internationale

Lors du dixième congrès des Nations-Unies sur le droit de la mer à New York du 17 au 19 juin, Sebastian Matthiew d'ICSF a pris la parole pour défendre une meilleure reconnaissance de la dimension sociale et humaine de la pêche artisanale dans le développement durable des mers et des océans. "Nous demandons l'adoption d'une résolution pour réaffirmer les dimensions sociales et humaines du développement durable des mers et des océans et donc pour rechercher une meilleure cohérence entre la gestion intégrée et les droits humains".

Source : ICSF Traduit de Samudra Alert News, 19 juin 2009
http://icsf.net/icsf2006/ControllerServlet?handler=EXTERNALNEWS&code=getDetails&id=41181

peche.dev@wanadoo.fr

AB-10 - Le Bulletin n°82/83 est disponible
Au Sommaire :

Editorial : On ne protège pas la biodiversité sans respecter les droits humains

Bangkok
Quelques points forts de la conférence 4SSF

Sentiment d'une Européenne sur l'avenir des femmes de la pêche
"Pour une pêche artisanale durable


Chine

Echos d'Urumqi

Inde
Pêcheurs indiens : En marche pour la survie

France

François Marty
Journée mondiale des pêcheurs
Lettre ouverte aux responsables professionnels et politiques du monde maritime

Bretagne

Connemara (suite)


En vente au Collectif : abonnement annuel, 12 €

AB-11
Vient de paraître :
Une histoire des pêches lorientaises, 19ème - 20ème siècle,
suivi de
La pêche bretonne : diversité des trajectoires portuaires
par Alain Le Sann

L’histoire des pêches est marquée par la répétition de crises graves, suivies de mutations profondes amorçant un cycle de brève prospérité basé sur un nouveau modèle. Dans ce processus chaotique, on voit des ports florissants s’effondrer tandis que d’autres survivent, s’adaptent et parfois prospèrent.
L’avenir de la pêche et des pêcheurs en Bretagne se joue donc en permanence dans leur capacité à s’adapter à des réalités mouvantes dans une activité elle-même basée sur des ressources naturelles fragiles et fluctuantes. Il n’y a pas de modèle fixé une fois pour toutes, de port assuré de son avenir à long terme. L’analyse de l’évolution de la pêche lorientaise permet de suivre sur une longue durée les mutations de la pêche telles qu’elles se sont réalisées sur l’ensemble du littoral Sud, de Quiberon à Douarnenez.
D’une manière générale, c’est d’abord dans le pays de Lorient que s’opèrent les mutations qui touchent ensuite le Finistère.

Alain Le Sann

Cette publication est disponible sur commande au Collectif Pêche & Développement au prix de 5 € (7 € port compris).

AB-20 LES DIMENSIONS SOCIALES DES AIRES MARINES PROTEGES EN INDE
Les communautés de pêcheurs en profitent-elles ?
Atelier des 21 et 22 janvier 2009 à Chennai (Inde)

Nous,
- Représentants des organisations de travailleurs de la pêche, des entreprises de pêche artisanales, des entreprises à petite échelle, organisations de soutien aux travailleurs,
- Associations environnementalistes,
- Communauté scientifique,
Tous impliqués dans la préservation,
l'exploitation, la gestion équitables et socialement acceptables des ressources vivantes marines et littorales,
Participants à l'atelier de Chennai du 21 au 22 janvier 2009 sur « Les dimensions sociales de la création des aires marines protégées en Inde : les communautés de pêcheurs en profitent-elles ?» ;

Conscients de l'importance de la pêche,
De l'état de grande dépendance dans lequel des millions de personnes, pêcheurs et leurs familles, sont par rapport à la pêche,
Du fait que les écosystèmes marins et littoraux sont des zones propices à la ponte et au frai et qu'ils assurent au littoral une protection de la plus grande importance ;

Préoccupés par les problèmes de subsistance auxquels sont confrontés au moins dix pour cent des marins pêcheurs de l'Inde en raison de restrictions iniques sur leurs activités de pêche du fait de la création des aires marines protégées, telles que : le Parc national marin du Golfe de Mannar dans l'Etat du Tamil Nadu, le sanctuaire marin de Gahirmatha protecteur de la vie sauvage dans l'Etat d'Orissa, le Sanctuaire et le Parc national marin sur le golfe de Kutch dans l'Etat du Gujarat, la Réserve de Tigres des Sundarbans dans l'Etat du Bengale Occidental, le Sanctuaire marin de Malvan dans l'Etat du Maharashtra ;

Concernés en outre par le fait que des activités sans aucun rapport avec la pêche ne soient pas réglementées alors que leurs effets écologiques et environnementaux sont réellement destructeurs sur les aires marines et côtières : pollutions sauvages, dégradations de l'habitat dues aux activités industrielles, que les communautés de pêcheurs sont contraintes en conséquence de supporter de manière disproportionnée les coûts des mesures de préservation ;

Conscients de l'importance d'appréhender, dans le cadre d'une approche intégrée la préservation, l'exploitation et la gestion des ressources vivantes marines et côtières tout en répondant avec efficacité aux préoccupations de travail et de survie des communautés de pêcheurs, qui vivent dans et autour des aires marines et côtières protégées ;

C'est pourquoi nous recommandons :
( 1 ) D'intégrer les principes fondamentaux de participation, de justice environnementale, de justice sociale et de droits humains dans l'application du dispositif sur les aires marines et côtières protégées
Afin d'atteindre les objectifs de préservation et de répondre aussi aux attentes sociales, tout en tirant profit des exemples de bonnes pratiques, qu'ils viennent de l'Inde ou d'ailleurs, il convient de s'assurer de la participation pleine, entière et active des communautés de pêcheurs dans la prise de décision à toutes les étapes relatives à l'aire marine et côtière protégée :
identification, organisation, exécution, mise en oeuvre, suivi et évaluation dans le principe, la législation et la pratique ;

Il convient de considérer les communautés de pêcheurs comme des partenaires, de valoriser et de soutenir les initiatives menées par les communautés en matière de gestion et de conservation ; il convient de promouvoir pour la préservation et la gestion des ressources côtières des approches diverses, participatives et propres à chaque site ;

Il convient de protéger les droits de pêche des entreprises de pêche de petite échelle utilisant des engins et des pratiques de pêche durable, de réglementer les activités de pêche, d'offrir un dédommagement satisfaisant et d'adopter une approche systémique et participative afin que soient mis en valeur et diversifiés les moyens d'existence des communautés concernées ;

Afin de s'attaquer aux problèmes auxquels sont confrontées les communautés de pêcheurs dans ces zones, il convient, de façon urgente, de réexaminer à la lumière des principes de participation, de justice environnementale, de justice sociale et de droits humains la création des aires marines et côtières protégées.

Aucune création de nouvelle aire marine et côtière ne peut être envisagée si, pour l'identification et la gestion de ces zones, de nouvelles règles transparentes intégrant les principes de participation, de justice environnementale, de justice sociale et de droits humains ne sont pas élaborées ;

2) De traiter des menaces constituées pour les écosystèmes côtiers et marins par des sources en dehors du monde de la pêche
Il convient d'adopter des mesures drastiques ayant pour effet de prévenir la pollution et la dégradation des habitats marins et côtiers dues à des sources qui sont en dehors du monde de la pêche tels que les ports, les voies pour le chargement et l'embarquement, le développement du tourisme et autres activités connexes à l'intérieur et à l'extérieur des aires protégées ; en outre, il convient d'appliquer strictement les dispositions légales déjà existantes ;

3) D'appliquer la réglementation sur la pêche maritime dans tous les Etats et territoires de l'Union
Afin d'assurer la pérennité de la filière pêche et d'assurer une meilleure gestion dans les eaux territoriales, il convient de s'assurer de l'application véritable des lois réglementant la pêche maritime dans les eaux territoriales, particulièrement celles relatives aux zones de pêche non mécanisées, celles relatives à la taille du filet, celles concernant les engins de pêche destructeurs et les pratiques qui en découlent, telles que l'utilisation d'explosifs, le chalutage de fond et la pêche à la senne coulissante. Il convient d'envisager des accords de co-gestion afin d'améliorer l'efficacité de la gestion de la filière pêche ;

4) D'adopter la législation de préservation et de gestion des ressources vivantes en vigueur dans la ZEE.
Il convient d'élaborer par la participation une réglementation efficace pour la préservation et la gestion des ressources vivantes, incluant la pêche et applicable à l'intégralité de la ZEE. Dans ce contexte, il convient de revoir, d'amender, de renforcer la législation actuelle en la matière, ceci incluant les lois relatives à la réglementation de la pêche en mer, d'adopter un plan d'action environnemental pour la pêche et d'élaborer des règles qui soient utilisables pour la préservation et la gestion des ressources halieutiques.

5) D'adopter une approche intégrée pour la gestion des ressources vivantes côtières et marines
Il convient d'améliorer la collaboration et la coordination en particulier au niveau national entre le Ministère de l'Agriculture, le Ministère de l'Environnement et des Forêts et les services des Pêches.
Une meilleure coordination transversale devrait être établie entre les ministères concernés ayant des compétences sur l'espace côtier et marin, les institutions de recherche et les organisations non gouvernementales.

En conclusion, nous insistons pour que soit reconnu le besoin d'un cadre intégré et participatif permettant d'assurer la préservation, l'exploitation et la gestion des ressources vivantes marines et côtières qui garantisse aux communautés de pêcheurs des droits d'accès prioritaire aux ressources halieutiques et côtières. Il devra respecter les obligations et engagements déjà pris par l'Inde dans le cadre de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme de 1948 ( DUDH ) , La Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer de 1982, le Code de Bonne Conduite de 1995 pour une Pêche Durable de la FAO, la Convention sur la Diversité Biologique et les Objectifs du Millénaire pour le Développement tels que fixés par les Nations Unies.

Signataires
Organisations
1. National Fishworkers' Forum
2. Malvan Taluka Shramik Machhimar Sangh, Maharashtra
3. Sundarban Fishermen's Joint Action Committee, Bengale Occidental
4. Ramnad District Fishworkers'Trade Union, Tamil Nadu
5. Vangakadal Meen Thozhilalar Sangam, Tamil Nadu
6. Orissa Traditional Fishworkers' Union ( OTFWU ), Orissa
7. International Collective in Support of Fishworkers ( ICSF )
8. South Indian Federation of Fishermen Societies ( SIFFS )
9. Kalpavriksh
10.Greenpeace Inde
11. DHAN Foundation
12. Dakshin Foundation
13. Action for Food Production ( AFPRO )
14. Integrated Coastal Management ( ICM )
15. WWF Inde
16. Project Swarajya, Orissa
17. SETU Information Centre , Kutch, Gujarat
18. Group for Nature Preservation and Education ( GNAPE ) , Tamil Nadu
19. Protsahan, Kerala

Autres
1. Docteur Kartik Shanker, Indian Institute of Science and Dakshin Foundation, Bangalore
2. Docteur BC Choudhury, Professeur, Wildlife Institute of India, Dehradun
3. Docteur Ashaletha, Scientifique Senior, Central Institue of Fisheries Technology ( CIFT ) Kochi
4. Docteur V. Sampath, Ex-conseiller, Ministère des Sciences de la Terre, Gouvernement Indien
5. Monsieur Sanjay Upadhyay, Avocat, Cour Suprême et Administrateur honoraire,
Environment Law and Development Foundation, New Delhi
6. Madame M. Rachel Pearlin, Citizen Consumer and Civic Action Group ( CAG ) , Tamil Nadu
7. Monsieur Manish Chandi, Associé de Recherche, Andamam and Nicobar Islands Environmental
Team ( ANET ) et Chercheur Affilié, Nature Conservation Foundation ( NCF ), Karnataka

AB-21 ISLANDE et FEROE
Deux modèles de gestion opposés, l’un marche et l’autre pas

«Je suis toujours d’avis que l’effondrement et les résultats négatifs dans la restauration des stocks de morue sont le résultat d’une réduction de la pression de la pêche et de la pêche sélective visant à protéger les «juvéniles». Le facteur commun à la plupart des stocks gérés est que le poisson est affamé, la croissance est lente, la taille à maturité décroît et les gros poissons disparaissent du stock. Ils demandent plus de nourriture que les petits, ils maigrissent et disparaissent.»
Jon Kristjansson - en introduction à son intervention à Peterhead en février 2006.
http://www.fiski.com/

«L’instauration de la politique des QIT a eu l’effet d’une bombe»
«La première politique islandaise des quotas de pêche a vu le jour en 1983 et était supposée être une mesure temporaire dont l’objectif était le renouvellement de stocks de poisson estimés en grave récession. Le gouvernement islandais, seul maître d’œuvre d’une politique basée sur des expertises biologiques et des modèles économétriques, a décidé de reconduire les quotas pour finalement déclarer leur permanence nécessaire au renouvellement des ressources. En 1991, afin de « dégraisser la flotte » et de régler des problèmes persistants de surcapacité, le Ministère des Pêches a décidé de mettre au point un système de quotas de pêche cessibles, divisibles et transférables. Les ressources marines étaient privatisées : de nombreux pêcheurs déclarent qu’ « il est devenu possible de vendre le poisson non encore pêché » et « d’en faire commerce. » Depuis plus de vingt ans d’application d’un régime de gestion des ressources particulièrement instable, de nature profondément expérimentale et dont les résultats se sont avérés peu satisfaisants sur les plans écologiques, économiques et sociaux, les propriétaires d’embarcations n’ont eu de cesse de composer avec les mesures gouvernementales. Ils ont anticipé les effets de celles-ci en apportant des réponses qui ont parfois surpris et compliqué la tâche des politiques du Ministère des Pêches.»

«Il n’y a rien de plus immoral que les QIT»

«Les pêcheurs ne savent pas si les politiques du gouvernement vont ou non être reconduites. Ils n'ont aucune visibilité à long terme. "Ils ont les pieds dans le vide".
Actuellement, les grosses compagnies rachètent les quotas de la petite flotte un peu partout en Islande et créent leur propre flotte de petites embarcations avec des pêcheurs qui travaillent pour eux.
De plus en plus, les propriétaires d'embarcations vendent leurs quotas, d'une part parce que les quotas augmentent et qu'ils se font ainsi un capital, d'autre part à cause des dettes accumulées. Chaque année les TACs diminuent et les entreprises sont de moins en moins rentables, cela devient intenable. Enfin, les pêcheurs ont l'habitude de travailler ensemble sur les zones de pêche, en mer ils sont toujours pendus au téléphone. Quand ils se retrouvent seuls sur la zone de pêche parce que les autres ont vendu et sont partis, ils n'ont plus leurs repères.
La politique des quotas a généré de nombreuses transformations. Les QIT ont accentué l'exode vers les villes et la désertification des villages. Ils ont détruit les liens qui existaient à l'intérieur des villages à force de compétition. Ils ont donné naissance à une classe de rentiers (suite à la vente de quotas) qui s'est enrichie sur le dos de "nos poissons". Les Islandais disent qu'ils en sont arrivés à vendre le poisson qui est encore dans la mer. C'est une privatisation déguisée de la ressource. Il faut pêcher le quota avant de pouvoir pêcher le poisson, c'est tout un monde financier à appréhender.»
Emilie Mariat-Roy, «Les mardis de la Thalassa», Lorient, 9/09/2008

Islandais, Jon Kristjansson n’a jamais pu se faire entendre dans son pays, mais les îles voisines des Féroé ont fait appel à lui quand elles ont eu à faire face à un effondrement des captures de morues de 88 à 95. Cet effondrement correspond à la mise en oeuvre d’une gestion par TAC et quotas. Jon Kristjansson conseille l’abandon de ce système pour une gestion basée sur des jours de mer et des mesures de gestion territoriale (restriction des zones chalutables, etc...). Aucun quota n’est fixé, les mesures sont ajustées en permanence en fonction de l’évolution des débarquements. Il n’y a pas d’interdiction de pêcher la morue si elle est peu abondante alors que l’églefin abonde. Pour Jon Kristjansson et son ami Menakhem Ben-Yami, ce qui est déterminant, ce n’est pas le nombre de géniteurs, mais l’alimentation disponible. La poursuite de la pêche à l’églefin, comme de morues juvéniles, permet de réserver plus de nourriture aux juvéniles survivants. Ceci leur permet de grossir plus vite, d’être plus gros lorsqu’ils atteignent la maturité sexuelle et donc d’être de meilleurs géniteurs. La sélectivité à outrance et la surprotection des juvéniles a deux défauts majeurs. Elle cible la pêche sur les gros sujets, éliminant les meilleurs géniteurs, elle protège des juvéniles qui se concurrencent pour la nourriture disponible et s’affaiblissent. Il faut donc renoncer à établir des quotas dans ce cas, ils sont contreproductifs.
Ben-Yami et Kristjansson ne manquent pas d’arguments et la réussite de la gestion de la morue et de la pêche aux Féroé témoigne en leur faveur. Ils ont appliqué leurs analyses à la mer du Nord et à la mer d’Irlande où ils ont constaté les mêmes effets désastreux de la gestion par TAC et quotas. Un rapport récent publié par l’Université de Californie en avril 2008 vient conforter leur analyse : «La pêche, normalement, capture les individus les plus vieux, les plus gros des espèces cibles et les règlements imposent souvent des tailles minimales pour protéger les individus les plus jeunes et les plus petits. Ce type de réglementation est tout à fait erroné.» Pr. Sugika (FN, 25 avril 2008).
Les pêcheurs français, actuellement contraints de rejeter les jeunes morues qu’ils pêchent en abondance, peuvent être intéressés par ces approches apparemment peu orthodoxes mais tout à fait scientifiques.

Alain Le Sann et Fanny Brun

AB2-L'Europe ou la mort

«Les pêcheurs et l’émigration au Sénégal - L’Europe ou la mort»,
édité par le Collectif Pêche & Développement et le Crisla avec un label Ritimo.

Constatant cette émigration vers les îles Canaries de nombreux jeunes Africains, principalement sénégalais, à bord de pirogues de pêche, le Collectif Pêche & Développement a voulu en savoir plus sur les causes de ces départs et leurs conséquences sur le monde de la pêche.
Il a donc demandé à son correspondant au Sénégal, Mamadou Lamine Niasse, d’éffectuer une enquête dans différents ports du Sénégal.

Ce dernier, avec une équipe composée de Bassirou Ndiaye, Maguette Diop, Cheikh Diongue et Djibril Dioum, s’est chargé d’organiser une enquête dans les villages de Kayar, Hann et Thiaroye, de regrouper des articles de presse, et de rechercher les données statistiques auprès des services de l’Etat et du CRODT (Centre de recherches océanographiques de Dakar-Thiaroye).

Cette enquête ne prétend pas à l’exhaustivité, ni à la rigueur d’une approche scientifique, impossible en quelques semaines. Il faut aussi comprendre qu’elle a été difficile car il n’est pas toujours aisé de faire parler les acteurs d’une filière clandestine. Par ailleurs, beaucoup de jeunes migrants rapatriés sont frustrés, en colère contre les mesures prises à leur encontre, fatigués des enquêtes, des promesses non tenues. Lamine et ses amis ont su les convaincre de parler et ont pu recueillir des témoignages forts.

Cette publication est disponible sur commande au Collectif Pêche & Développement au prix de 5 € (7 € port compris).

peche.dev@wanadoo.fr

AB3- Argentine
Pêcheurs artisans du Partido de la Costa

La grande majorité des pêcheurs de l’APApc n’est pas issue du milieu de la pêche. Pour une partie d’entre eux, venus de Buenos Aires, c’est pour fuir une capitale dont les crises successives ne leur laissaient percevoir aucune perspective d’avenir, qu’ils se sont tournés vers la pêche artisanale sur le Partido de La Costa. Pour d’autres, ce sont les hasards de la vie qui les ont fait pêcheurs. C’est le cas de Gabriel, porteño (habitant de la Capitale fédérale de Buenos Aires), qui s’est installé à Santa Teresita dans les années quatre-vingt-dix.
Gabriel, tatoueur, possédait un filet de pêche qu’un client lui avait troqué. Alors qu’il cherchait à le revendre, des pêcheurs lui ont proposé de participer à une marée. C’était sa première sortie en mer. Ce fut pour lui une expérience inoubliable, une véritable révélation. Depuis ce jour, il a décidé de consacrer sa vie à la pêche artisanale. Un jour, il me confessa que lorsque les conditions météorologiques ne lui permettaient pas de sortir en mer, il passait des heures sur la plage à contempler celle qui marqua son destin pour toujours. Même si d’autres opportunités lui étaient offertes de gagner sa vie hors de la côte et de la pêche, il ne s’y risquerait pour rien au monde.
Si l’histoire de Gabriel est singulière, en revanche son désir d’émancipation par la pêche artisanale est commun à l’ensemble des pêcheurs de l’APApc. Tous ne souhaitent qu’une seule chose : vivre de la pêche artisanale.

Succès, Projets et mesures préconisées par l’APApc pour l’émancipation des pêcheurs artisans du Partido de La Costa :

En 5 ans d’existence, l’APApc a déjà remporté de nombreux succès. Depuis sa reconnaissance juridique, elle a obtenu des autorités municipales le permis de première vente qui autorise la commercialisation directe de ses produits sur le front maritime du Partido de la Costa. Elle a obtenu également la gestion des points de débarquements de l’APApc, qu’on appelle ici « bajadas » et la gestion des activités annexes de la pêche artisanale, telles que les activités balnéaires auxquelles participent certains de ses pêcheurs durant la période estivale. Elle a d’autre part fait l’acquisition de deux embarcations semi-rigides de 7 mètres qui sont utilisées par les pêcheurs de l’Association sur le Partido de La Costa et lors des campagnes de pêche de la Corvina rubia (Micropogonias furnieri) dans la Baie Samborombón (50% des captures réalisées par les embarcations sont rétribuées à l’Association), ainsi que d’un camion frigorifique qui doit permettre le transport et la commercialisation des produits de l’APApc.
Ces avancées, l’APApc les a obtenues à la force de ses revendications, mais également grâce à l’appui du Secrétariat de la Production et du Développement Local de la Municipalité ainsi que de l’ONG CeDePesca (Centre du Développement durable de la Pêche) avec lesquels elle travaille conjointement pour l’exercice d’une pêche socialement, économiquement et écologiquement durable, pour reprendre les termes de CeDePesca, sur le Partido de la Costa.

Parmi les projets de l’APApc il faut souligner la création d’une Coopérative APApc, d’une usine artisanale de transformation des captures de l’APApc, et la création d’un Fond Pêche Artisanale destiné au micro crédit et à appuyer l’exercice de la pêche artisanale sur le Partido de La Costa. D’autre part, les principales mesures préconisées par l’APApc pour l’exploitation durable des ressources halieutiques du Partido de La Costa sont les suivantes :
- dédoubler la catégorie de pêche artisanale en artisanale supérieure, comprenant les embarcations de plus de 10 mètres de long, et artisanale inférieure pour les embarcations inférieures à 10 mètres de long ;
- incorporer toutes les embarcations de plus de 10 mètres au système « monpesat » (système de surveillance satellite) ;
- n’autoriser le chalutage (pélagique ou de fond) pour les embarcations mentionnées au point antérieur, qu’à partir des 12 milles nautiques ;
- rendre effectifs les contrôles sur le Partido de La Costa : contrôles sur les arts de pêche (respect du maillage) et sur la taille des captures de la Corvina rubia (Micropogonias furnieri) ;
- faire en sorte que la province incite les autorités uruguayennes à appliquer des politiques de gestion des ressources halieutiques de la Baie coordonnées avec le système établi au niveau provincial ;
- établir des niveaux de capture maximale durant les campagnes de pêche de la Corvina rubia (Micropogonias furnieri) dans la baie Samborombón différenciés selon la catégorie des embarcations ;
- mettre en place un système de licence de pêche au niveau provincial ;
- mettre en place des politiques de développement de la pêche artisanale du Partido de La Costa ;
- organiser les zones de débarquements autorisées pour la pêche artisanale.

AB31- Rue 89 :
Et si les pêcheurs étaient en train de noyer la pêche française ?

Le site rue 89 a publié, le 27 mai, un texte virulent contre les pêcheurs où l’on retrouve tous les clichés actuels repris par les médias sur les pêcheurs et le sombre avenir de la pêche. Cet article a eu beaucoup d’écho et il nous a semblé intéressant d’en réaliser une lecture critique, non pour nier la crise et les difficultés de la pêche, mais pour rétablir quelques vérités auprès d’un public mal informé.

Voici l’article :
«Michel Barnier a annoncé un plan de plus de 300 millions d'euros pour aider les pêcheurs français. Ceux-ci trouvent que ça ne suffit pas. Au contraire, ils devraient être ravis que ce plan arrive sans conditions.
"Le litre à 40 centimes ou rien", a-t-on entendu. Cette seule phrase révèle à quel point les pêcheurs français sont déphasés. Le pétrole pas cher, c'est fini, et pour tout le monde, que l'on soit routier, agriculteur ou pêcheur. Penser que le gouvernement français va pouvoir sans fin combler le manque à gagner, c'est se faire des illusions; un jour ou l'autre viendra la chute, et elle sera dure.
Oui, la hausse du prix du pétrole est définitive. Non, le gouvernement français n'y peut rien. D'une part, de telles subventions ne sont pas viables à long terme : on peut aider ponctuellement une industrie connaissant des difficultés une année; on ne peut pas l'aider chaque année. D'autre part, ces subventions sont illégales au regard du droit européen ; à chaque fois que l'Etat français donne de l'argent aux pêcheurs, il paie des amendes.

D'ici 2040, les océans seront vidés de leurs poissons
Oh, ne regardez pas Bruxelles ainsi. Non, il ne s'agit pas des vilains capitalistes qui veulent tuer les petits patrons qui se tuent au travail. La politique commune de pêche (PCP) a une raison d'exister qui a peu à voir avec le libéralisme et beaucoup à voir avec l'environnement. Voici la troisième raison pour laquelle aider les pêcheurs est une mauvaise idée: on aide une industrie qui est en train de détruire les océans de manière irréparable.
Les ressources halieutiques sont en voie de disparition; en tête dans la liste, le thon et le cabillaud, mais beaucoup d'autres espèces sont concernées. La faute à la surpêche et aux techniques de pêche destructives (voyez les effets sur le fond de l'océan et sur les coraux d'un chalut de fond). Les biologistes marins estiment que d'ici 2040, les océans seront littéralement vidés de leurs poissons si la pêche continue au rythme actuel. Je répète: d'ici 2040, il n'y aura plus de poisson. Plus de poissons, plus de pêcheurs.
Oh, bien entendu, il y a d'autres causes – comme tout problème environnemental, les sources sont globales. Je pourrais vous parler de la pêche illégale, non déclarée et non réglementée. Je pourrais vous parler des espèces invasives qui arrivent quand il y a un bout manquant dans la chaîne alimentaire. Les océans sont un écosystème incroyable où tout dépend de tout.
Pour arrêter l'hémorragie, Bruxelles se bat comme elle le peut, mais toute politique visant à protéger les océans est systématiquement refusée ou coulée par quelques Etats membres, en tête desquels l'Espagne et la France. Seuls les quotas -politique insuffisante, mais on travaille au mieux que rien- sont acceptés, et même ceux-là sont allègrement dépassés par les pêcheurs français et espagnols (oui, toujours les mêmes), leurs contribuables étant priés à la fin de chaque année de payer des amendes.

Si on pêche trop, c'est qu'il y a trop de pêcheurs
Alors ne m'en voulez pas si je me marre quand j'entends que les pôôôôôvres pêcheurs consomment plus de carburants car ils doivent aller pêcher plus loin, vu qu'il n'y a plus rien près du littoral. Ou quand j'entends qu'il faut leur donner plus d'argent, sinon la pêche française va mourir -les pêcheurs français sont responsables de leur propre désastre. La politique de la méchante Commission de Bruxelles vise avant tout à s'assurer que d'ici quarante ans, justement, l'industrie de la pêche (européenne et française) aura encore quelque chose à pêcher.
Malheureusement pour la pêche française, ceux qui bloquent les ports aujourd'hui et le gouvernement français s'en fichent comme de l'an quarante, justement. Ils seront à la retraite. Et les pêcheurs de 2040, eux, ne pourront pas demander au gouvernement de remettre des poissons dans l'eau; ce jour-là, on se rendra compte que les politiques de long terme, finalement, ça avait du bon.
Que faire, me dites-vous, en fin de compte, pour notre industrie de la pêche qui n'est plus rentable aujourd'hui? C'est simple, il faut faire face à l'inévitable vérité : si on pêche trop, c'est qu'il y a trop de pêcheurs. Il faut le dire ouvertement : la pêche française est destructrice. Les 300 millions du gouvernement ne devraient pas servir à mettre un pansement sur un cancer, mais bien à pousser une bonne partie de la profession à se reconvertir. Peut-être à changer les bateaux pour des neufs, au rendement par litre de diesel plus important.
Surtout, se rendre compte que ceci arrivera, de gré ou de force, d'ici quarante ans. Une politique de long terme, donc. Malheureusement, comme dirait l'autre, à long terme, on est tous morts -surtout les poissons.»
Juliette Lucie, 27/05/08
(les mentions en gras sont de P&D)

Analyse critique :

1- «Les pêcheurs français sont déphasés»
Les pêcheurs français sont loin d’être les seuls à se mobiliser sur ce sujet qui est une préoccupation mondiale concernant tous les pêcheurs motorisés. Aux Philippines, pour les petits pêcheurs côtiers, la valeur des captures couvre à peine le coût du carburant. Les pêcheurs savent parfaitement que le pétrole pas cher, c’est fini, mais à la différence des routiers, ils n’ont aucun moyen de répercuter leurs charges sur le prix de vente en criée.

2- «De telles subventions ne sont pas viables à long terme»
Il est certain qu’il est préférable de s’adapter à la hausse des coûts du carburant tant à la production, qu’au niveau des prix de vente. Les pêcheurs ne sont pas maîtres de ces prix de vente et un changement des circuits de distribution pour mieux valoriser le poisson est un processus lent et difficile. De même, l’adaptation des moyens de production, changement d’engins de pêche, de moteurs, de bateau, est un processus qui nécessite du temps et un investissement difficile en période de crise. Des subventions pour s’adapter sont donc indispensables, c’est le sens des contrats bleus proposés par les pêcheurs bretons : des aides contre des engagements de meilleire gestion - des mesures «halioenvironnementales» en quelque sorte, ressemblant aux mesures agrienvironnementales pour les paysans. Il faut d’ailleurs rappeler que la pêche a toujours bénéficié de subventions en France, notamment du fait des mesures en faveur des retraites, assurées en échange de la disponibilité pour la marine de guerre - c’est l’origine de l’inscription maritime. D’autre part, n’y a-t-il pas des mesures spécifiques pour l’agriculture de montagne, pour compenser les difficultés propres au milieu ? Pourquoi n’en serait-t-il pas de même pour les pêcheurs qui travaillent dans un milieu particulièrement difficile ? Enfin, au lieu de parler de subventions, ne faudrait-il pas parler de compensations pour les atteintes au milieu qui ne sont pas le fait des pêcheurs (destruction des fonds pour les extractions, rejets de boues et de polluants, destruction des milieux comme les vasières et marais, endiguements, prélèvement des pêcheurs plaisanciers, etc...) ?

3- «Les subventions sont illégales»
Les milieux libéraux de Bruxelles et de l’OMC, rêvent effectivement de supprimer toutes les subventions. Rue 89 est-elle une antenne de l’OMC ?

4- «La PCP a peu à voir avec le libéralisme et beaucoup à voir avec l’environnement»
Il faut bien méconnaître la Commission pour lui attribuer cette qualité d’antilibérale. Le rêve avoué de la Commission, c’est la mise en place des QIT (quotas individuels transférables) qui obligent les pêcheurs à acheter les droits de pêche sur le marché. Ce système favorise la concentration des armements aux dépens du secteur artisanal. La Commission rêve aussi d’une réduction du nombre des entreprises - ainsi plus faciles à contrôler. Un vrai projet libéral bien appuyé par nombre d’associations écologistes comme le WWF (à l’exception de sa branche française).

5- «une industrie»
Il s’agit ici d’un bel anglicisme - le terme industry désigne l’activité - mais dans l’article, la confusion est volontairement faite avec l’activité industrielle pour détruire l’image d’une pêche majoritairement artisanale en France. L’industrie sied mieux à l’idée de destruction irréparable.

6- «thon et cabillaud : en voie de disparition»
Il existe des stocks menacés de disparition mais, même pour le cabillaud, tous les stocks ne sont pas menacés de disparition et certains se portent même bien, même chose pour le thon. Le thon germon n’est pas dans la situation du thon rouge. La surpêche est réelle, mais la réalité est complexe.

7- «techniques de pêche destructrices»
Après les filets maillants dérivants, le chalut est devenu la bête noire. Pourtant, le filet constitue un mode de pêche millénaire, relativement sélectif. Le fait qu’il soit calé ou dérivant ne change guère à l’affaire. C’était la technique destructrice des années 90. Haro maintenant sur le chalut. Je propose d’y ajouter la drague encore plus agressive. Pourtant, le chalut, utilisé sur des fonds adaptés (ni les coraux, ni les zones côtières, par exemple) n’a pas les effets destructeurs qu’on lui reproche. Les pêcheurs savent même qu’il assure une bonne préparation des fonds pour le développement d’espèces recherchées comme la langoustine. La drague à coquille St Jacques, très agressive, n’a pas empêché les pêcheurs de la baie de St Brieuc de mener un programme remarquable de gestion. Il est vrai que le chalut pose de nombreux problèmes de sélectivité, de consommation énergétique, mais c’est un outil traditionnel, utilisé autrefois par des voiliers. Il demande des précautions et des limitations d’emploi en fonction des conditions locales. Mais il faut aussi se dire qu’il entre dans une panoplie d’engins qui permettent de diversifier les espèces ciblées. Sa suppression entraînerait un report de l’effort sur d’autres espèces déjà surexploitées. C’est ce qui s’est produit avec l’interdiction des filets maillants dérivants.

8- «d’ici 2040, il n’y aura plus de poissons»
Je croyais que c’était 2048, mais les choses évoluent si vite ! Une telle annonce ne convainc guère les spécialistes - biologistes des pêches. La disparition ou la diminution des espèces prédatrices du sommet de la chaîne alimentaire a plutôt pour effet d’augmenter la biomasse des espèces proies. Cela introduit un réel déséquilibre, mais de là à transformer la mer en désert, il y a loin. Même au large du Canada, la disparition de la morue a bénéficié à de nombreuses autres espèces, dont les phoques. Les déserts marins sont plutôt le produit de la pollution transportée, notamment, par les fleuves. Un désert marin se développe ainsi au large du delta du Mississipi. Le plancton est détruit par les polluants issus de la terre. Il y a pire que la disparition du poisson, c’est la mort du plancton, base de la vie marine, et les pêcheurs n’y sont pour rien.

9- «espèces invasives»
Parmi celles-ci, on ne doit pas manquer de signaler les mammifères marins surprotégés qui, localement, peuvent entraver toute activité de pêche. Les millions de phoques consomment des millions de tonnes de poissons - contre seulement quelques centaines de milliers pour la pêche - mais les phoques ne sont pas soumis à des quotas. Dans les Açores, les dauphins sont tellement nombreux que la pêche à la ligne traditionnelle y devient très difficile.

10- «contribuables priés de payer des amendes»
Ces amendes ne sont pas payées chaque année et ont peu à voir avec les quotas. Elles ont été payées pour sanctionner la pratique de la vente de petits merlus - courante jusque dans les années 90 et abandonnée depuis.

11- «si on pêche trop, c’est qu’il y a trop de pêcheurs»
C’est un discours récurrent de la Commission qui n’a de cesse de chercher à diminuer le nombre de pêcheurs, par des plans de casse et surtout, aujourd’hui, par l’asphyxie. Dans cette affaire, il faut bien distinguer l’effort de pêche et la capacité de pêche, du nombre de pêcheurs. L’effort de pêche est trop élevé - trop de puissance, trop de filets, etc... Mais la diminution du nombre de pêcheurs ne garantit pas contre l’excès de l’effort de pêche. Au contraire même, les pêcheurs moins nombreux investissent dans des équipements plus puissants qu’il faut ensuite rentabiliser en accentuant l’effort de capture. C’est la raison de l’échec de près de 20 ans d’une PCP jouant cette stratégie. Le nombre de pêcheurs s’effondre, mais la ressource continue de décliner. Il existe une autre stratégie qui vise à garantir aux pêcheurs un avenir et ainsi les mobiliser collectivement pour améliorer les pratiques et restaurer les ressources. La politique d’élimination des pêcheurs de l’Union Européenne favorise une absence de responsabilisation collective, chacun espérant s’en sortir en laissant crever le voisin pour prendre sa part.

12- «il n’y a plus rien près du littoral»
L’un des risques des coûts élevés du carburant est bien d’accroître la pression de pêche sur la zone littorale, en plus de la pression exercée par la pêche amateur et les effets de la pollution. Dans l’Atlantique, le plateau continental est très étendu et il faut donc s’assurer que la pression de pêche est bien répartie entre les diverses zones du plateau. Maintenir la pêche au large est une nécessité.

13- «l’industrie de la pêche»
Cette expression n’est pas neutre, elle assimile la pêche à une industrie. Or, il s’agit majoritairement d’une pêche artisanale qui , de plus, n’a rien à voir avec une activité de production puisqu’il s’agit d’une activité de collecte.

14- «s’en fichent comme de l’an quarante»
Notre apprentie journaliste et technocrate est vraiment bien renseignée, elle a fait un travail d’enquête qui lui permet d’être aussi péremptoire. En réalité, beaucoup de pêcheurs ont des enfants qui souhaitent continuer l’activité et ils se désolent de l’abandon dont ils s’estiment victimes avec les fortes préférences manifestées par les élus pour le développement de la plaisance.

15- «pousser une bonne partie de la profession à se reconvertir»
C’est le leitmotiv de la Commission depuis 20 ans. Les pêcheurs savent que la volonté est de développer l’aquaculture. Mais ce n’est pas pour eux. Il faut affirmer au contraire qu’il y a de l’avenir pour la pêche et les pêcheurs, que, si on veut humaniser le métier, il faut augmenter le nombre de pêcheurs et surtout préserver les capacités de ceux qui existent pour transmettre leur savoir-faire et leur passion de la mer.

Alain Le Sann, Président du Collectif Pêche & Développement